Petite bibliographie dioise par Emmanuel Poujol

Ces journées de confinement incitent à se replonger dans ses cartons ou mieux dans sa bibliothèque. Parmi les livres poussiéreux, de petits trésors réapparaissent après quelques décennies d’oublis. Un ouvrage intitulé « Veillées populaires en Diois » écrit et publié en 1983 par Roland de la Platière auteur entre autres de « Jadis les Voconces » sort du lot. « On dit que les fables sont des histoires désuètes ; on dit que les contes ne servent qu’à endormir les enfants ; on dit que les légendes ne sont que les radotages du temps qui passe ; et on dit ainsi sérieusement beaucoup d’autres bêtises, car vouloir enlever tout merveilleux de notre vie, c’est vouloir faire de celle-ci un désert stérile dans lequel il n’y aurait même plus une oasis pour se rafraîchir l’esprit. » Le ton est donné et se succèdent quinze succulentes petites histoires aussi charmantes les unes que les autres. Étonnamment, elles n’ont pas de titre laissant libre choix au lecteur d’en inventer un.  Voici quelques extraits : « Le Diois, c’est le pays où le Dauphiné fait de l’œil à la Provence, où le Nord vient se faire bronzer au Sud et où ce coquin de soleil fait une cour caressante aux vaporeuses edelweiss. »

« Les montagnes étaient entièrement recouvertes par de brillantes forêts de hêtres entrecoupées en plusieurs endroits par de fraîches et luxuriantes clairières. Tout au fond des gorges, le rocher de la Dent de Die, sans doute tombé de la bouche d’un géant, émergeait verticalement de la haute futaie de sapins qui le pressait de toutes parts. Au-dessus de ce menhir naturel, s’élevaient enfin les vertigineux escarpements blanchâtres du Glandasse qui paraissaient vouloir soutenir à eux seuls tout l’azur du ciel. » « Ainsi, la Meyrosse va se jeter dans la Drôme, laquelle va se jeter dans le Rhône, lequel à son tour va se jeter dans la mer. Et si un jour vous allez vous promener le long du rivage doré de la grande bleue, approchez-vous tout près de la mer et ouvrez bien grandes vos oreilles. Vous entendrez alors comme un vague murmure ou plutôt comme un chuchotement de voix lointaines qui semble arriver du fin fond des eaux : eh bien, ce murmure, ce chuchotement, c’est tout simplement le Drôme et la Meyrosse qui continuent à se quereller jusque dans la mer. »

Pour ne pas oublier le son de l’orgue…

Pour ne pas oublier le son de l’orgue de la cathédrale de Die en attendant la réouverture du monument au public et en complément de l’article ci-après, nous vous proposons un extrait du mouvement 1 de la Toccata et fugue en ré mineur, BWV 565, écrite par J-S BACH entre 1703 et 1707. C’est l’œuvre pour orgue la plus connue au monde. Son nom « Toccata » vient de l’italien Toccare qui signifie « toucher »

Extrait de la TOCCATA de J-S BACH – mouvement 1 – interprété sur l’orgue de la cathédrale de Die

L’ORGUE DE LA CATHÉDRALE DE DIE : UNE MERVEILLE DE MÉCANIQUE ARTISANALE

Il pourrait fonctionner avec un levier en bois qu’on lève et qu’on descend.  Il envoie l’air dans l’énorme réservoir en peau qui se plie et se déplie (style accordéon)il y a quand même maintenant un moteur électrique à pompe qui évite la main d’œuvre du levier!!!! Le but mécanique est :que l’air du réservoir soit propulsé dans les 500 tuyaux posés sur deux sommiers à trous, par l’intermédiaire de vergettes : petites bras articulés en cuir et en bois, actionnées par certaines touches des deux claviers (de 54 et 37 touches)et du pédalier(27touches) , et des 10 registres ( manettes que l’on peut tirer pour actionner certains jeux de tuyaux( et pas d’autres) Sous chaque tuyau , une soupape à ressort permet ( grâce à la vergette )l’entrée de l’air dans le tuyau désiré…..

Vue partielle de la tuyauterie de l’orgue de la cathédrale de Die

LE RÉSULTAT SONORE EST MERVEILLEUX

grâce à l’entreprise DAUBLAINE CALLINET qui l’a construit en 1845 , entreprise de grande qualité mécanique sérieuse , puis l’entreprise a été reprise par le génial facteur d’orgue de renommée européenne JOSEPH MERKLIN qui a installé l’orgue à Die en 1888, a rajouté le jeu de flûte harmonique ,de gambe et de voix célestes, et a réharmonisé l’orgue au diapason moderne .c’est ainsi que grâce au sérieux de ceux qui l’ont construit , l’orgue fonctionne encore!!!

DU FAIT DE L’ESTHÉTIQUE TRÈS ABOUTIE

de cet instrument, on peut jouer sur cet orgue TOUTES SORTES DE MUSIQUES, UN VASTE RÉPERTOIRE: musiques anciennes médiévales, musiques française de Couperin ,de JSBach ,de Mozart ,des romantiques , des improvisations contemporaines , du jazz , etc…….caractère rond et chaleureux de certains jeux , et jeux brillants , tutti comme orchestral majestueux ,amplifié par l’acoustique merveilleuse de cette cathédrale : au total 10 registres avec possibilité d’en accoupler : par de multiples combinaisons: Deux jeux de bourdon ( très doux tuyaux en bois) Un de flûte ,de montre ,de hautbois ,( en métal et de différents formes!!) Gambe et voix célestes ( jeux d’ambiance) Clairon et prestant ( jeux aigus de 4 pieds) Trompette ( jeu puissant, musiques de Louis 14 et musiques contemporaines) Quel formidable instrument orchestral !!!!!!

Le buffet d’orgue

MAIS , L’ORGUE NE FONCTIONNE QU’À 30% DE SES POSSIBILITES !!!!!!!

Une très sérieuse restauration a été demandée par tous , c’est pourquoi nous travaillons activement même en ce moment de confinement , sur les dossiers de restauration….avec la mairie de Die , l’Association des orgues Drôme Ardèche, le département, la région , l’état , et grâce à un grand nombre de souscripteurs , ,l’orgue pourra être dépoussiéré, moteur et réservoir remplacés , Tuyaux décabossés ,mécanique subtile revue ,touches usées remplacées…..des tuyaux de basses à la pédale ajoutés……etc……

UN JOYAU À ÉCOUTER ET À REGARDER ,

car on peut voir le mécanisme extraordinaire en ouvrant les panneaux de bois du buffet qui cachent l’ensemble de la mécanique…… Dès que la cathédrale sera ouverte , l’orgue fonctionnera tous les jours à 11h le matin!!!!venez en profiter , la cathédrale est grande!!!!!!!

les auteurs : Monique Cieren , organiste , et présidente des Amis de l’Orgue À Die – Albert Lang organiste – Judith Cailliet organiste liturgique – Sophie Morel organiste et trésorière – Marie Florine Bruneau secrétaire – Les Amis de l’Orgue à Die

Le « confinement » du Dauphiné en 1720 face à l’épidémie dite « Peste de Marseille »

par Christian Rey

Nous vous proposons aujourd’hui un rapide survol des mesures prises dans la vallée de la Drôme pour faire face à la progression de l’épidémie de peste dite « de Marseille », entre 1720 et 1723. Il ne s’agit pas d’un inventaire exhaustif mais d’une simple « évocation » réalisée à partir de petites notes prises lors de nos différentes visites aux archives départementales ces dernières années… 

Un rapide rappel des faits

Le 14 mai 1720 le Grand Saint-Antoine, navire de commerce chargé d’étoffes et de balles de coton en provenance d’Asie arrive dans l’archipel du Frioul, à proximité de Marseille. Pendant le voyage il a fait escale dans plusieurs ports ou sévissait une épidémie de peste. La cargaison appartient au capitaine Château ainsi qu’à plusieurs notables dont l’échevin Estelle, les historiens s’accordent aujourd’hui à dire que c’est par appât du gain que le bateau n’a pas été mis en quarantaine comme c’était alors l’usage, et que le chargement a été débarqué au bout de quatre jours seulement pour alimenter au plus vite le marché de Beaucaire. L’équipage restera confiné une vingtaine de jours sur l’ile de Jarre, mais le mal était fait : la peste était dans Marseille ou les morts vont se succéder à partir du 20 juin.  Ce n’est toutefois que le 9 juillet que les médecins suspectant une épidémie de peste, alertent les autorités. Afin de protéger le commerce, la municipalité marseillaise va cacher la gravité des faits. Un médecin nommé Peyronnel prendra l’initiative d’avertir du danger les villes voisines et un véritable cordon sanitaire va s’organiser aux frontières de la Provence. Le 14 septembre le conseil du Roi  décide la mise en quarantaine de la Provence afin  d’éviter la propagation de l’épidémie, ces mesures s’appliquant principalement aux voyageurs et aux marchandises. Rapidement les Etats pontificaux vont protéger le comtat Venaissin en ordonnant la construction d’un mur en pierres sèches de 27 kilomètres, un autre ouvrage sera réalisé en mars 1721 entre la Durance et le Ventoux  afin d’empêcher toute relation entre le Comtat et le Dauphiné encore épargné par la maladie. L’épidémie s’acheva en 1722 après avoir provoqué la mort de près du tiers de la population provençale.

rapport sur l’épidémie de Marseille rédigé en 1720 par le docteur Bertrand.
ramassage des corps dans les rues de Marseille, estampe d’époque

Les mesures prises en Dauphiné

Dès le 8 août 1720 la Cour de Parlement, aydes et finances de Dauphiné prend un arrêt interdisant à tous les habitants de Provence « d’introduire dans la province aucun bestiaux, ni marchandises, ni d’y entrer, à peine de la vie et de confiscation desdites marchandises ». A la suite  est précisée l’interdiction faite aux habitants du Dauphiné de recevoir des voyageurs ou marchandises originaires de Provence sous peine de « punitions corporelles ». L’arrêt ordonnait également que les officiers municipaux des villes, bourgs et villages d’établir et nommer des personnes pour veiller à « la conservation de la santé », lesquels « feront garder les villes, bourgs et communautés…»  Aux maitres des bureaux de postes  fut ordonné de « faire parfumer les paquets et lettres qui viendront de Provence avant de les distribuer aux particuliers à qui elles seront adressées ». Enfin un certificat de santé a été rendu obligatoire pour tous les Dauphinois souhaitant se déplacer « d’un lieu à un autre ».

Première page de l’arrêt du Parlement de Dauphiné pris le 8 août 1720 pour protéger la province de la contamination

L’application de l’arrêt au niveau local

Chaque communauté, quel qu’en soit la taille était tenue d’appliquer sans délai les mesures prescrites par l’arrêt du Parlement. A titre d’exemple –les mesures actuelles de confinement ne nous permettant pas de consulter les archives municipales de Die- voici à partir d’un document numérisé conservé au Musée de Die, les mesures prises le 5 septembre 1720 par la ville de Crest. Tous les habitants furent assujettis à tour de rôle à la garde des portes de la ville, y compris « les ecclésiastiques, nobles et autres qui peuvent être exempts de garde » sous peine de « procès verbal et porté-plainte à Monseigneur le comte de Médavy (1) », alors commandant en chef des provinces de Dauphiné et de Provence. L’article 5 de ce règlement précise que «Sera  l’entrée de ladite ville absolument défendue et empêchée par ceux qui en feront la garde, à tous pauvres mendiants, vagabonds, gens sans aveu, où  d’une figure suspecte, qu’ils ne laisseront pas même approcher… » Ces mesures s’appliquaient également aux « étrangers ou même originaires de ladite ville (Crest) lesquels après s’être absentés ne seront munis de certificats de santé en bonne forme, justifiants des lieux d’où ils viennent et du séjour qu’ils y auront fait, et dument visés dans les autres lieux où ils auront passé. » L’épidémie se répandant depuis la Provence des dispositions particulières furent prises, ainsi les  voyageurs de cette province, même munis d’un certificat de santé, devaient être empêchés d’entrer en ville jusqu’à ce que le conseil de santé ait statué sur leur sort.  Une attention particulière fut portée sur le contrôle des marchandises et les « hardes, nipes, paquets et marchandises » non justifiés par un certificat officiel devaient être saisis  et détruits si le conseil de santé le décidait. Le règlement produit par les membres du conseil de santé de Crest prévoyait également des mesures administratives. Ainsi étaient précisées les modalités de délivrance des certificats de santé au profit des Crestois  qui souhaitaient se déplacer, ou encore l’interdiction faites a tous les « hôtes, aubergistes et cabaretiers, de recevoir et loger chez eux  aucuns étrangers connus ou inconnus, qui n’auront pas de certificat en la forme définie, sous peine de 50 libres d’amende et d’être mis en quarantaine, eux et leurs familles, dans les lieux qui seront désignés… »

Entête du règlement du conseil de santé de Crest publié le 5 septembre 1720

L’article 12 constituait un appel à la délation « Il est très expressément ordonné à tous les habitants qui pourraient en avoir connaissance, et nommément aux voisins des maisons et lieux, ou telles personnes et effets seraient recelés, d’en avertir incessamment le conseil de santé, à peine de répondre en leur propre de la contravention et des événements, … ». Concernant le courrier et les colis transmis par le service postal de l’époque, le L’hygiène des rues fut renforcée pendant cette période. Les habitants furent contraints « de tenir nettes leurs rues, ruelles et culs de sacs,  d’en enlever les fumiers et de les transporter hors de la ville dans les trois  jours suivant la publication du règlement… »  Fut également défendu de « jeter et souffrir qu’il soit jeté par les fenêtres et portes, aucunes ordures, ni saletés, dans les rues, ni de  laver  aucunes choses dans les fontaines publiques… » Le commerce des animaux de boucherie fut soumis à une surveillance renforcée. Il fut interdit aux particuliers de faire entrer des bestiaux en ville, sauf pour les bouchers, sous réserve que les animaux aient été auparavant visités par le conseil de santé. Quant aux Crestois qui élevaient des cochons à leur domicile, ils furent tenus d’empêcher qu’ils sortent des habitions pour parcourir les rues de la ville « depuis les sept heures du matin jusqu’à sept heures du soir, à peine de confiscation desdits cochons au profit dudit hôpital ». La distribution du courrier, lettes et colis, pouvait présenter un risque aussi le sieur Chambert, maître apothicaire, et le sieur Bayot, procureur et conseiller du conseil de santé furent chargés de  les « parfumer »  avant d’en autoriser la distribution, on pensait ainsi éviter la transmission de la maladie. Pour suivre régulièrement l’application de ces différentes  mesures le Conseil de Santé se réunissait tous les lundis et tous les jeudis en l’hôtel de ville à huit heures du matin « et plus souvent s’il est besoin ». Les huissiers, sergents, équivalent de notre police municipale actuelle,  ainsi que les personnes affectées à la garde des portes de la ville étaient tenus « d’obéir et de prêter main forte au conseil de santé et à ses conseillers » à la moindre réquisition sous peine de cent livres d’amende et d’un emprisonnement immédiat en cas de refus. Le règlement fut approuvé par le Comte de Medavy, commandant militaire du Dauphiné et de la Provence.

Autres traces dans les Archives

La peste de Marseille a laissé de nombreuses traces dans les archives, ainsi  le règlement de la vente, du tirage, de la fabrique et du commerce des soies (1721-1722) (Add C 9) ou encore l’ordonnance du juge mage de Valence pour prévenir la peste et qui prévoit notamment que « les curés et autres prêtres et religieux, médecins, apothicaires et chirurgiens de Valence ne pourront aller visiter ni assister aucuns malades qu’au préalable qu’ils aient été vus et visités par Gaspard Durand et Esprit Boitel, maitres chirurgiens commis au fait de la santé. » (Add B 13) D’autres documents attestent que de nombreux drômois furent réquisitionnés pour assurer la garde  non seulement des villages mais également des points de contrôles établis sur plusieurs grandes routes, ainsi la commune d’Eurre qui envoya 28 hommes pour « garder les nouveaux postes établis le long du Rhône, entre l’Isère et la Drôme en 1721 » (Add E 13772). A Piégros-Laclastre on désigna deux hommes pour garder le village et on en envoya un sur la ligne de santé de Mirabel aux Baronnies le 23 mars 1721 (Add E 14095). Le village de Barsac créa son propre conseil de santé le 16 octobre 1720 « à cause des bruit de peste » (Add E 14222) .A Valdrôme on décida le 1er novembre 1720 d’établir des barrières autour du village (Add E 14592) puis en 1722 on envoya des hommes garder la ligne de santé de Mérindol (Add E 14617). Vercheny décida le 9 août 1720 de « défendre à toute personne, et surtout à Isaac Taillotte, fermier de la Bégude du Gap, de recevoir qui que ce soit sans billet de santé, à cause de la peste de Marseille » (Add E 14945). La garde de santé de la Motte Chalancon comprenait 12 personnes en 1720 (Add E 14569). Bourdeaux fut sollicité pour fournir des hommes à la ligne de santé établie à Suze-la-Rousse en 1720 puis à Mirabel-aux-Baronnies l’année suivante (Add E 12691). A Châtillon, un conseil de santé fut établi le 6 octobre 1720 « à cause de la peste de Marseille » (Add E 12799) Beaufort-sur-Gervanne envoya en 1720 un homme garder la ligne de santé de Mirabel et fit garder le village par quatre habitants, l’année suivante 2 hommes partirent pur Saint-Maurice-sur-Eygues le 19 septembre (Add E 13553 et 13554). En 1722 c’est la Bâtie-des-Fonts qui envoya un homme dans les Baronnies (Add  E 14457).

tracé du « Mur de l peste » édifié entre 1720 et 1722 pour limiter la propagation de l’épidémie dans le nord de la Provence et vers le Dauphiné. De nombreux drômois se relayèrent pour en assurer la surveillance

note

(1) Jacques Eléonor Rouxel, comte de Grancey et baron de Médavy, né le 31 mai 1655, décédé le 6 novembre 1725, élevé à la dignité de Maréchal de France en 1724 fut pourvu au commandement en chef des provinces de Dauphiné et de Provence en 1714. En 1720 il fut chargé  avec succès de la lutte contre la Peste dite de Marseille.

A propos d’un certificat de santé du 18e siècle

par Christian Rey

Alors que l’on commence à envisager un possible déconfinement progressif de la population française à partir du 11 mai, un de nos fidèles lecteurs nous a transmis par courriel l’image ci-après, nous demandant de lui apporter quelques précisions.

On notera tout d’abord que le document est rédigé par le châtelain de la communauté de Saint-Julien-en-Quint. Au 18e siècle en Dauphiné, dans chaque seigneurie officiait un « châtelain ». Les détenteurs de cette fonction étaient souvent des avocats, des procureurs ou autres auxiliaires de justice. Ils obtenaient leur office par lettre de provision du seigneur de la châtellenie qui devait cependant être confirmée par le juge du bailliage. Ces offices étant peu rémunérateurs, il était fréquent que la fonction s’exerce dans plusieurs judicatures.  Représentant du seigneur, le châtelain était chargé d’instruire les affaires criminelles localement puis de transmettre les dossiers aux tribunaux siégeant en ville, il devait également « procéder aux éventuelles prises de corps, percevoir les éventuelles amendes au profit du seigneur et veiller à l’application des jugements rendus (1). Les châtelains détenaient également des pouvoirs en matière d’administration et de police municipales. Les historiens s’accordent aujourd’hui à considérer que les châtelains, dans la province du Dauphiné, ont joué le rôle qui plus tard sera dévolu aux« juges de paix » établis dans chaque canton par la loi du 16 et 24 août 1790. Le certificat de santé qui nous intéresse a été établi au profit du dénommé Anthoine Martin  qui souhaitait se rendre à Die  « « pour vaquer à ses affaires ». Ce document pourrait être comparé à l’actuelle « attestation de déplacement dérogatoire », il devait être présenté par l’intéressé à toute réquisition des autorités…   A cette période, la seule manière d’identifier les gens consistait à en faire une description physique assez sommaire. Ainsi notre voyageur était  « âgé d’environ 30 ans, de taille de quatre pieds au poil châtain ».

Daté de l’année 1712, ce document nous rappelle que la période 1700-1720  a été marquée par plusieurs événements climatiques et crises sanitaires.  Outre la dysenterie de l’automne 1706, le grand hiver 1709 en gelant les semences a provoqué une crise alimentaire à l’origine d’une forte surmortalité, période suivie à partir de 1710 par une épidémie de fièvre typhoïde. Quant à la peste  elle a sévit en Dauphiné jusqu’aux environs de 1722. Seule une consultation des archives départementales (impossible à l’heure actuelle) nous permettrait-peut être de préciser les faits qui ont conduit les autorités à imposer aux voyageurs ces  « certificats de santé ». Le châtelain atteste qu’au jour de la demande l’intéressé est en parfaite santé ; On relèvera qu’il n’a pas quitté sa communauté depuis «quarante jours ». Cette précision nous rappelle que la quarantaine constituait jusqu’à la découverte des  vaccins, la principale mesure susceptible d’empêcher, ou tout au moins de limiter, le développement des épidémies. La mention entre parenthèses   «par la grâce de Dieu » peut aujourd’hui paraître surprenante, mais jusqu’au 18e siècle, les épidémies, tout comme les catastrophes naturelles, étaient considérées comme « une punition divine ». Notons également que  nous sommes alors sous le règne de Louis XIV  qui a révoqué en 1685 l’édit de Nantes. Cette remarque semble donc être directement liée à l’idéal « un roi, une foi, une loi », qu’il n’hésita pas à faire appliquer de façon autoritaire au travers notamment des dragonnades. « … part aujourd’hui en parfaite santé de ce lieu à cheval ; dans lequel (par la grace de Dieu) il n’y a aucun danger de maladie contagieuse ; et qu’il n’a été dans aucun lieu suspect de contagion depuis quarante jours avant le présent. »

Pour  conclure, observons que les armoiries qui figurent en tête du document et qui représentent trois poules, semblent être celles de la famille Morand, un nom connu dans la vallée de Quint.  Un dénommé Jacques Morand est signalé comme avocat au Parlement de Grenoble en 1700. Il ne s’agit là que d’une hypothèse que l’exploitation méthodique des archives anciennes permettra peut-être un jour d’étayer.

1 – Dominique Gonnard, « Les justices seigneuriales sous l’Ancien Régime : l’exemple de la justice de Sassenage », dans Olivier Cogne (dir.), Rendre la justice en Dauphiné de 1453 à 2003, Grenoble, Arch. dép. Isère — PUG, 2003, p. 59-63.